10 mai 2008
If there's a God or any kind of justice under the sky
Le nouveau clip de Justice (ici sur Dailymotion) fait vachement parler de lui, à cause qu'il est trop violent et trop provoc, et que vraiment, c'est pas bien de "stigmatiser" les banlieues. Bon, déjà je déteste le mot stigmatiser depuis que c'est devenu un cliché prêt-à-porter, le petit mot outré des gens de raison qui viennent montrer leur bonté d'âme à la télé, et qui n'ont pas assez de vocabulaire pour faire des phrases avec autre chose que du prémâché. Je t'en foutrais, de la stigmatisation. M'enfin c'est pas du tout ça que je voulais dire, au départ.
Le clip, c'est vrai, la première fois que je l'ai vu, je me suis demandé si c'était réel. On reste un peu bête, ça surprend. Mais le premier problème c'est que du coup, je n'avais pas fait attention à la musique. Qu'on se rassure, ça n'est pas très grave, en fait elle n'a aucun intérêt (c'est un vague remix des premières mesures de la nuit sur le mont Chauve, de Moussorgsky, en boucle pendant six minutes (ah non attends gadjo, des fois on y plaque des accords, oh, faut être honnête)). Et puis de toutes façons, Justice c'est assez médiocre, non ? Je veux dire, pour rester dans les duos électros français, au pif, à côté de Daft Punk et Air, on peut quand même pas comparer.
("c'est pas pareil !" vont hurler les fans, les puristes et les idiots ; mais je vous emmerde, je trouve ça pareil moi)
Le second problème, qui est le problème plus large de la provocation dans "l'art", c'est qu'une fois le petit choc initial passé (choc qui revient rarement à un bouleversement profond de ses convictions, mais plutôt souvent à un saisissement passager, "mais c'est quoi ce truc ?"), il ne reste rien. Pouf, fini. Le message n'a aucune portée, ça ne veut rien dire. On croit secouer les gens, on les secoue parfois, mais ça dure à peine le temps de la nouveauté. C'est une démarche artistique d'éjaculateur précoce, un peu. Attention regardez, regardez, et hop, on passe à autre chose.
En fait, la provoc c'est naze. Mais je m'en fous après tout, y'a des tas d'autres groupes inventifs.
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J'ai vu Deux jours à tuer, avec Dupontel, et ça m'a retourné comme une crêpe. Plaf. Je me doutais de la révélation finale dès le début, mais ça n'a rien changé. Le générique de fin c'est Le temps qui reste de Reggiani, et je luttais comme un dingue pour pas chialer ma race.
"Vite putain, arrête avec ce menton qui tremble, les lumières vont se rallumer et tu vas avoir l'air d'une fiotte, ARRETE BORDEL !!"
J'ai moyennement réussi.
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En lisant Pour en finir avec Dieu, de Richard Dawkins (que j'ai acheté juste parce que c'est un pote de Derren Brown, si c'est pas lamentable), je me dis que j'étais bien plus convaincu de la non existence de Dieu en lisant la longue plainte d'Albert Cohen dans Le livre de ma mère, qu'avec ce livre qui est pourtant fait pour ça.
Je trouve également que Derren Brown est nettement plus passionant que lui, dans le chapitre "Anti science, pseudo science and bad thinking" de Tricks of the mind (pourtant c'est en anglais). Ce mec est systématiquement passionant, de toutes façons.
C'est un petit peu emmerdant, parce que Dawkins (immense généticien et théoricien de l'Evolution, considéré comme l'un des cerveaux les plus brillants du monde actuel) essaie de montrer que la science peut lutter contre la religion sur son propre terrain,et que je trouve justement qu'il démontre le contraire. A chaque argument qu'il avance, censé réduire la probabilité de l'existence de Dieu, j'en ai un qui me vient pour le contrer (avec Dieu, comme avec les loups-garous, c'est facile, il suffit d'inventer n'importe quoi). Moi, qui suis aussi athée qu'un bloc de marbre.
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L'été approche. Les soirs rallongent. En ouvrant les fenêtres sur la rue, le dimanche, on entend les voisins qui parlent. Cécilie a une robe rose. Je ne sais toujours pas où j'en suis, et moralement ça chancelle toujours, mais il y a de jolies choses, là tout autour.
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Et de la musique :
Queen, Innuendo : http://www.deezer.com/track/4656
02 mars 2008
The mist
The Mist, de Frank Darabont, d'après la nouvelle Brume de Stephen King, ne passe que dans 40 salles en France (dont à peine 4 à Paris). C'est peu, et pour un "film d'horreur" ça laisse quelques raisons de s'inquiéter. C'est si mauvais que personne n'a voulu le distribuer ? Ca a échappé de peu au direct to DVD ?
En fait, dès le début, je me suis trouvé idiot d'avoir douté de Darabont. Ce type semble avoir une compréhension de l'oeuvre de King que n'ont eu ni les réalisateurs de nanars tels que Il est revenu, Le fléau ou Dreamcatcher, ni même Kubrik avec son Shining. Son adaptation de Rita Hayworth ou la rédemption de Shawshank ("Les évadés") était déjà fulgurante, au point même de coiffer la nouvelle au poteau, et La ligne verte tenait du miracle, en créant une ambiance et un ton humanistes très proches de ceux du roman. On ne réalise pas des films pareils quand on croit que King est un tâcheron qui n'écrit que de l'horreur.
Je n'ai jamais vraiment eu l'occasion de dire ici tout le bien que je pense de Stephen King. Il connaît une baisse de régime ces dernières années, ainsi qu'un virage dans sa façon d'écrire, et je me fais du coup assez critique sur ses dernières oeuvres (il a une nette tendance à sombrer dans le mélodrame). Mais dans l'ensemble, je le considère comme un véritable génie, passionnant et bouleversant conteur d'histoires. Il est dommage que la catégorisation systématique de ses romans en "littérature d'épouvante", au prétexte de l'utilisation régulière d'éléments surnaturels, l'ait transformé en simple vendeur de best sellers populaires, au même niveau de Mary Higgins Clark et Harlan Coben.
L'ennui avec Brume, c'est qu'il s'agit d'une nouvelle de jeunesse, dont la maigre portée ne permettait pas de faire un grand film : après une grosse tempête, un brouillard intense s'abat sur une petite ville des Etats-Unis, apportant avec lui des créatures de cauchemar. Un petit groupe se réfugie dans le supermarché du coin et l'ambiance finit par virer au malsain, entre les rationnels butés, les bigots qui citent l'Apocalypse et les anciens alcooliques, si bien qu'ils deviennent tous encore plus flippants que les monstres de l'extérieur. L'enfer c'est les autres, quelque chose comme ça.
J'avais peur qu'il n'en sorte qu'une série B jouant sur les monstres en latex pour faire peur. Bon, mettons ça au clair tout de suite : les monstres sont effectivement bidons. Les tentacules surgissant du brouillard ne projettent aucune ombre et paraissent clairement intégrées à l'arrache sur la pellicule. Allez hop, il nous faut un truc visqueux, on va te coller ça ici et c'est réglé. Ca fout en l'air une partie des scènes du début, mais quand on sait ce que Darabont a voulu faire du film, c'est très pardonnable.
L'arrivée dans le supermarché est brillante. On dirait un documentaire amateur (de façon tout à fait noble, puisque ça colle parfaitement à l'univers et à la situation). La profondeur de champ est très courte, les cadres serrés, les mouvements de caméras incertains, s'attardant sur un groupe ou un autre comme pour essayer de saisir une ambiance générale à partir d'une multitude de points de vue, ce qui donne une sorte d'effet "séquences prises sur le vif et remontées après coup". L'absence de musique consolide cette impression bizarre.
Et puis la pression monte d'un cran, quelques militaires entrent dans le supermarché, des sirènes sonnent, des voitures de police passent dans la rue, gyrophares hurlant, et la caméra essaie à nouveau de tout saisir mais de façon confuse, capturant des images ici et là, comme pour essayer de prendre le maximum d'infos. Quoi, qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qui ne tourne pas rond ? C'est extrêmement bien fait. A la fin, un type court sur le parking, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, et oui, ça a l'air grave.
Pour la suite, et pour ce dont je me souviens de la nouvelle, Darabont me semble moins subtil et appuie très fort sur sa thématique : les monstres les plus dangereux ne sont pas dehors dans la brume, mais chez nos propres voisins. Les personnages sont pourtant moins impressionants que dans Brume (notamment la vieille folle puritaine, mais l'employé du supermarché également, qui éclusait les canettes de bière dans la nouvelle et replongeait dans l'alcoolisme, et qui se contente d'en ouvrir une au début du siège, dans le film) mais le message est clair et éclairé aux néons. Impossible de le rater (cela dit, on a moins de place pour la subtilité dans un film).
The Mist se resserre donc autour de ce problème, et dès lors, les monstres de l'extérieur perdent de leur importance. C'est de la nature humaine dont essaie de parler le film, en s'appuyant sur les codes de l'horreur. Les tentacules sont un prétexte, l'important c'est ce qui se passe à l'intérieur.
La fin est curieuse, et différente de l'originale : tellement violente qu'il faut un moment pour être sûr de ce qui s'est passé (mais c'est aussi sa faiblesse, elle tombe comme un cheveu sur la soupe).
24 février 2008
Derren Brown - 2
On devrait voir ce genre de chose, à la télé française, plutôt que Gary Kurtz : juste une illusion ? ou Les 30 histoires les plus mystérieuses. Ca ferait du bien à tout le monde, et c'est passionant.
Derren Brown, que je tiens pour le meilleur mentaliste actuel, essentiellement à cause de son sens du théâtre et de la mise en scène, a réalisé une nouvelle émission à la télé britannique. Bon, chez nous on n'aime pas trop les gens qui brisent les mythes, et en général, quand un plateau de télé réunit un voyant et un sceptique, c'est le sceptique se fait huer par le public. J'ai vu ça souvent. Je suppose que c'est pour cette raison qu'on préfère verser dans le pitoyable des histoires de fantômes laissant "la Science sans réponse" plutôt que dans ce que propose Derren Brown.
Déjà, dans son fantastique Messiah, il cherchait à montrer avec quelle facilité il lui était possible de se faire passer pour un authentique medium aux pouvoirs paranormaux. Au début de l'émission, il expliquait que son but n'était pas spécialement d'attaquer les croyances des gens, mais de montrer que les discours de soit-disant experts en parapsychologie devaient être considérés et testés avec rigueur, avant d'être pris pour argent comptant. Car souvent, disait-il, nous pouvons prendre des décisions importantes en nous basant sur les informations fournies par ces gens-là (étaient clairement visés les voyants, spirites, évangélistes et autres chantres de religions new-age). En tant qu'êtres humains intelligents, il est important de toujours questionner ses propres croyances.
Au cours de l'émission, il se faisait successivement passer pour un télépathe, un évangéliste touché par Dieu et capable de convertir n'importe qui au Christianisme d'un simple geste, un ingénieur new-age ayant créé une machine basée sur l'énergie des "cristaux", et capable d'enregistrer les rêves, un homme ayant été enlevé par des extraterrestres et pouvant depuis ressentir le passé pathologique des gens, et un medium parlant avec les morts. Il faisait des représentations devant divers "experts" de chaque domaine et un public de profanes, rappelant sans cesse à la caméra que si quelqu'un lui demandait s'il trichait, il arrêterait tout et avouerait que oui. Mais évidemment...
Dans la même optique, voici maintenant The system. L'émission suit une jeune fille qu'il contacte au départ par e-mail, pour lui expliquer (sans lui révéler son identité) qu'il a découvert un système permettant de prédire à coup sûr les résultats des courses hippiques. Il commence par lui indiquer le cheval gagnant d'une certaine course, en lui demandant de ne pas parier et de simplement regarder les résultats.
Bon cheval gagnant. Puis d'autres messages arrivent, pour d'autres courses, systématiquement plusieurs heures avant leur déroulement. Chaque fois, la prédiction est juste. La fille commence à parier de l'argent, et à en gagner. Plus ça avance, plus elle parie gros, et plus elle gagne.
Vers la sixième ou septième course, on l'invite à se rendre dans l'hippodrome. Elle a parié très gros et angoisse un peu. Son cheval est à la traîne. Et puis brusquement, après un saut d'obstacle, les deux chevaux qui devançaient le sien trébuchent et tombent. Le sien les dépasse et remporte la course. La fille est retournée. Comment est-ce que le système pouvait prévoir que ça se passerait comme ça ? Que les deux chevaux de tête se casseraient la gueule et que celui qui était resté troisième pendant toute la course gagnerait, remontant en première place dans les derniers mètres ?
C'est extrêmement troublant à regarder.
A l'issue de cette course, Brown rencontre la fille et lui dit qu'il va arrêter l'expérience après un dernier pari. Ensuite il lui révèlera comment fonctionne le système, pour qu'elle puisse l'utiliser pour elle, si elle veut. "Pour l'émission", lui dit-il, "j'aimerais que vous pariiez vraiment beaucoup d'argent, pour finir avec un gros gain et une note positive. Il faudrait parier plusieurs milliers de livres, vous pouvez faire ça ?"
La fille hésite, Brown lui assure que le système fonctionnera à nouveau et qu'elle gagnera. Du coup, elle emprunte de l'argent à son père et à plusieurs amis, et mise quelque chose comme 5000 €. Et là, ça devient d'un coup plus bizarre. Brown insiste avec elle, sur le fait que ça représente vraiment beaucoup d'argent, et qu'elle vient de faire une mise simplement sur la prédiction d'un système qui est censé prévoir l'avenir.
Puis il se tourne vers la caméra, questionnant directement le spectateur. Comment pensez-vous que c'est possible ? Posez-vous vraiment la question, comment est-ce qu'un tel système pourrait exister ? Et pourtant, on a vu que ça fonctionnait. Elle a gagné six fois d'affilée.
On a tendance, reprend Derren Brown, à considérer que les choses qui nous arrivent sont la preuve d'un système plus large. On a tendance à généraliser sur une croyance globale, à partir de simples événements qui nous sont arrivés à nous, personne unique. Des événements qui semblent tellement ahurissants qu'on les considère comme des preuves indéniables de quelque chose. Le destin, la fatalité, Dieu, le système... Lorsqu'elle joue ses 5000€ sur un cheval dont elle n'a jamais entendu le nom, la fille croit au système parce qu'elle a déjà gagné six fois de suite. Et le spectateur de l'émission lui même est vraiment troublé, pas loin d'y croire aussi, incapable de comprendre comment c'est possible, mais voyant bien que ça marche.
La mise est posée sur le cheval. Et Brown explique le système. Ne lisez pas la suite sans avoir vu l'émission, ça serait dommage.
En fait, il y avait plus de 7000 candidats au départ. Sept mille anonymes, et sept mille mails envoyés. Les 7000 candidats ont été répartis en autant de groupes qu'il y avait de chevaux dans la première course, et on a simplement envoyé à chaque groupe le nom d'un cheval différent. Puis une fois la course terminée, on a gardé le groupe qui avait reçu la bonne prédiction, et on l'a à nouveau séparé en plusieurs groupes. Deuxième course, une prédiction par groupe. Et on a réduit comme ça le nombre de candidats. A la sixième course, il y avait 6 personnes dans l'hippodrome, qui ont assisté à la chute des deux chevaux de tête et qui croyaient toutes que le système avait fonctionné pour elles jusqu'à présent. Cinq sont reparties perdantes. Seule la jeune fille croyait toujours que les prédictions fonctionnaient.
La réalité, c'était du pur hasard. Elle était celle qui avait reçu 6 fois la bonne prédiction, dans un groupe initial de plus de 7000 personnes. Du pur hasard. Une chaîne de bonnes réponses dûes totalement au hasard. Ca a été elle, ça aurait pu être n'importe qui d'autre. Et pour la course en train de se jouer ? Aucune idée, parce que le système pouvant prévoir l'avenir n'existe pas.
Et le pari se monte à 5000€. Le reste fait partie des détails de l'émission (tous les autres perdants ont été indemnisés à hauteur de ce qu'ils avaient perdus, et le dernier pari de la fille avait en fait été déposé à son insu sur le cheval le plus susceptible de gagner).
Mais le message est clair et fort. S'engager très loin sur une pure croyance, élaborée à partir de plusieurs événements troublants ne résultant en fait que d'une simple sélection hasardeuse. Ainsi nait la superstition. Beaucoup de commentaires, sur Youtube, considèrent que ceci est le plus mauvais show de Derren Brown, sûrement parce qu'il n'y est pas question de magie, ou que le "truc" est révélé à la fin. Je crois que c'est un de ses meilleurs.
16 février 2008
La mémoire des autres
Ca y est. Sarkozy nous claque une durite. Jusqu'à présent, je n'ai jamais réagi aux polémiques dont il était la source, soit par désintéressement total (On me dit que nos vies ne valent pas grand chose...) soit parce que je n'y voyais rien de scandaleux. Mais là, faut reconnaître qu'on approche des bas-fonds, et ça me fait d'autant plus mal que j'ai cru et que je crois encore en lui.
Après avoir déclaré que dans l'apprentissage du bien et du mal, l'instituteur ne remplacerait jamais le prêtre, parce qu'il n'avait pas le sens du sacrifice de sa vie comme lui (idée simpliste et totalement grotesque) ; après avoir souhaité que les enfants puissent "rencontrer à un moment de leur formation intellectuelle et humaine des religieux engagés qui les ouvrent à la question spirituelle et à la dimension de Dieu" comme si la liberté de culte était subitement menacée, ou même malmenée en France, voilà que la nouveauté c'est de faire porter à chaque élève de CM2 du pays la mémoire d'un enfant Juif mort en déportation. Brillant. Et Serge Klarsfeld qui applaudit.
Ce que va devenir la mémoire de la Shoah, dans cinquante ou cent ans, c'est un problème dont on doit effectivement commencer à s'occuper aujourd'hui, alors que les derniers survivants des camps atteignent un âge très respectable. Mais là on y va carrément à la pelleteuse et au bulldozer. Il y a des tas de raisons qui font que je trouve cette façon de faire lamentable, et que je me range à l'avis de Simone Veil. Je tenais juste à en développer une personnelle qui me tient à coeur.
L'ampleur de l'holocauste est extrêmement difficile à assimiler. Moi-même, je n'en ai véritablement compris la portée que vers la fin du lycée. Avant, c'était une sorte de notion abstraite, chiffrée mais lointaine, le genre Mal Absolu, Sujet Sérieux et Grave dont il ne fallait pas trop parler. Je n'avais pas une réelle conscience de ce qui s'était passé.
En plus je trimballais la judaïté de mon père, et donc la mienne (à demi, comme ils disent (même si, comme me l'a expliqué un jour un sombre crétin qui croyait faire une blague à la Desproges : oh tu sais, à l'époque ça leur aurait suffi, t'aurais fini au four comme les autres)), je trimballais ma demi-judaïté comme un fardeau. Je vivais dans un petit village de campagne, abritant un certain nombre de bouseux en fin de race et bas de plafond, et déjà, quand on y avait emménagé, ma mère avait reçu un charmant coup de fil anonyme, d'une voix qui avait ricané "sales Juifs" avant de raccrocher.
Je ne comprenais pas ce que ça voulait dire, être Juif, mais en tout cas c'était la putain de plaie. De temps en temps, on allait faire je ne sais quelle fête dans une famille que je connaissais mal, c'était lourd et empesé, et là non plus, je ne comprenais rien (on m'a sans doute expliqué mais ça a dû me passer au-dessus). C'était trop rare pour que je m'y habitue, ça me gonflait. Pour le principe, on était aussi allés une fois où deux à la synagogue, avec la même famille, et on nous avait donné à chacun une kippa qui ne tenait pas en place, super jolie, mais quand même largement moins que celle des adultes. Et puis je connaissais vachement bien l'histoire de David et Goliath. C'était tout. Pour le reste, être Juif, ou à moitié Juif, ça faisait chuchoter les quelques autres gamins qui étaient au courant à l'école. Ils venaient parfois me demander, comme si c'était un truc extraordinaire ou douloureux, une maladie incurable qui me condamnait à mort : "c'est vrai que t'es Juif ?"
Je haussais les épaules, je répondais que non, que c'étaient des conneries.
C'était déjà lourd, mais en apprenant l'holocauste ensuite, j'ai pris ça comme un nouveau poids à porter. Merde alors, non seulement le fait d'être Juif semblait être quelque chose de très bizarre en soi, mais en plus on en avait buté plein 45 ans avant, et on devait donc ENCORE MOINS en parler, et ENCORE PLUS chuchoter.
Au collège, la judaïté et la Shoah je n'y comprenais rien, et personne n'y comprenait rien parce que c'était inconcevable. Je le dis aujourd'hui sans honte parce que je suis certain que personne ne comprenait de quoi il s'agissait vraiment. C'était juste de bon ton de prendre un air peiné à l'annonce des chiffres.
Et voilà ce que je voulais dire, à propos de la brillante idée de Sarkozy : on m'aurait ajouté à tout ça le devoir de porter la mémoire d'un enfant Juif mort aux camps, je sais que je l'aurais haï. Il m'aurait été impossible de comprendre, je l'aurais rejeté. Je l'aurais haï lui et tous les autres Juifs, qui m'obligeaient à porter ce sceau funèbre dont je ne voulais pas.
Evidemment ça ne concerne que moi, mais elle me semble d'une incommensurable connerie, l'idée de faire peser un poids pareil, d'appuyer toute l'horreur de la Shoah de cette façon-là, sur les épaules de gamins de 10 ans, en s'imaginant que ça sera positif, qu'ils en retiendront quelque chose de positif. Ils n'y comprendront rien. Dans le meilleur des cas, ça ne signifiera probablement rien d'autre que le fait d'être Juif c'est un truc bizarre, qui a conduit des tas de gens à être massacrés méthodiquement il n'y a pas si longtemps. Ca ne fera que générer des mythes inconscients, de ceux qu'on a du mal à déloger ensuite, ça ne fera que créer des tensions stupides qui se superposeront à celles qui existent déjà (sans compter que quelques instits ne pourront sans doute pas résister à l'envie "d'élargir" sur Israël et la Palestine, achevant de mixer tout cela en un beau merdier indémêlable).
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(bon, faut croire que je n'ai pas arrêté de poster)
12 février 2008
Noche
Qu'est-ce qu'ils ont tous à trouver que leur vie est plus réussie qu'ils ne la rêvaient ? Qu'est-ce qu'ils ont tous à être radieux, sûrs d'eux, qu'est-ce qu'ils ont tous à emprunter sereinement une voie qu'ils maîtrisent, à savoir où et comment ?
Et qu'est-ce que tu as toi, à te labourer le cerveau d'incertitudes tétanisantes, qu'est-ce que tu as avec tes rêves de grandeur et d'aventures, tes rêves qui, réalisés, ne seraient de toutes façons que fuite déguisée du futur, et tentative d'oubli de la fatalité ? Qu'est-ce que tu as avec cette phobie de la médiocrité qui te plombe ? Hein ? Tu peux pas nous lâcher deux minutes avec tes conneries ?
Je suis extrêmement fatigué, et intellectuellement ça a du mal à suivre (je galère pour écrire plus de deux phrases cohérentes sans les truffer de fautes de grammaire à hurler). Voilà pour les nouvelles. Je stoppe également la rédaction de ce blog, qui ne recevait plus qu'un billet de trois lignes à chaque éclipse de lune (mais je le laisse en ligne pour la postérité).
27 janvier 2008
Médicaments
Il y a un truc qui m'échappe avec les médicaments génériques Biogaran (travaillés comme une pierre précieuse, qu'ils disent). Le principe de la marque générique, c'est pas justement d'être générique, donc de ne pas avoir de nom pour ne pas être identifiable ? Alors maintenant on nous sort les médicaments génériques avec une marque. Faut m'expliquer. C'est pas un peu se foutre de la gueule du monde ?
(ah non, ce n'est pas un retour en fanfare)
16 décembre 2007
Mouais
"Ô Dieu, du droit de mon agonie qui est proche, je Te dis qu'elle n'est pas drôle, Ta plaisanterie de nous donner cet effrayant et bel amour de la vie pour nous aligner ensuite les uns après les autres, les uns auprès des autres, et faire de nous des immobiles que de futurs immobiles enfouissent sous terre comme de puantes saletés, de balayures trop répugnantes à regarder, de cireuses immondices, nous qui fûmes des bébés ravis en nos fossettes. Pourquoi toute cette terre sur ma mère, ce petit espace de la caisse autour d'elle qui aimait tant respirer l'air de la mer ?"
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J'ai vu une expo sur Chaïm Soutine. J'aime bien prononcer Chaïm, avec le h guttural. Je trouve souvent les noms bibliques phonétiquement "puissants".
Je ne suis pas un énorme fan d'expressionisme en peinture (on n'en a rien à foutre, d'ailleurs, puisque Soutine n'est même pas considéré comme un expressioniste), et pas mal de ses oeuvres me laissent assez dubitatif. Je reste en dehors, disons. Mais dans certaines, il y a un côté "fin du monde" captivant. Moi alors, de toutes façons c'est pas compliqué pour me faire décoller. Un crépuscule, les reflets du soleil sur les murs d'un village désert, des ombres, du vent, une distortion flippante, je passerais des heures devant. Pour de vrai.
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J'envisage d'écrire une longue nouvelle sur la fin du monde, dont la trame serait un western, mais qui mélangerait plusieurs styles. C'est assez ambitieux et je ne le ferai jamais. Je n'écrirai plus, je crois. Ca me rend affreusement triste, mais le fait de réfléchir à une histoire est tout de même moyennement stimulant. Intellectuellement. Et en ces temps de désarroi psychologique, je prends tout, même le moyennement stimulant.
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Fatigué.
05 décembre 2007
Tricks of the mind
Je lis en ce moment "Tricks of the mind", de Derren Brown, à propos de sa façon d'aborder la magie. Il n'y dévoile pas beaucoup de choses, mais l'ensemble est tout de même enthousiasmant. Je copie ici un extrait du livre, parce que c'est génial et parce que j'avais déjà pensé à une stratégie dans ce genre (sans toutefois pousser le raisonnement aussi loin) :
(traduit et arrangé depuis l'anglais par moi-même, soyez indulgents (j'ai raccourci certains passages))
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Les conventions de magie sont des événements extraordinaires, à la fois hystériques et terriblement déprimants. Une année, j'assistais à l'une de ces conventions à Llandudno et j'étais en train de rentrer à mon hotel aux premières heures de l'aube. J'avais les cheveux assez longs à l'époque, quasiment comme une barbichette d'Empereur Ming, et je portais une veste en velours, un gilet et une montre à gousset ; je croyais que ça me donnait un charme désuet, alors qu'en fait je ressemblais à une sorte de voyageur du temps homosexuel.
Alors que je rentrais à mon hôtel, je me suis soudain retrouvé en face d'un jeune couple qui venait en sens inverse. Ils étaient ivres tous les deux et se disputaient bruyamment. Le temps de réaliser que je pourrais avoir des ennuis, c'était déjà trop tard pour traverser la rue et m'éloigner de leur passage. Alors qu'ils s'approchaient, j'ai dû croiser le regard de l'homme (belle erreur, si c'est le cas), parce qu'il m'a crié dessus : "Putain, qu'est-ce que tu regardes toi ?"
J'ai confusément vu la fille traverser la route et nous laisser tous les deux.
Il y a une vieille technique de Kung Fu Wing Chun, que j'aurais normalement appliquée sans même y réfléchir : vous vous couchez sur le sol en position foetale et sanglotez, en embrassant les chaussures de votre agresseur. Cependant, comme j'avais pas mal réfléchi à l'utilisation des techniques de confusion pour désarmer les agresseurs, ça a été l'occasion de mettre certaines théories en pratique.
J'ai fait ce bref raisonnement alors que je me voyais déjà clairement étalé par terre, blessé, poignardé, massacré sur le côté de la route. Mais j'ai pris une attitude détendue, un visage ouvert et amical, et j'ai dit :
- Le mur derrière ma maison ne fait même pas 1 mètre cinquante de haut.
Le type s'est arrêté un moment. "Quoi ?!"
- Le mur derrière ma maison ne fait même pas 1 mètre cinquante de haut. Mais j'ai un peu vécu en Espagne et vous devriez voir les murs là-bas - énormes, jusque là !" J'ai levé le bras pour illustrer ce que je disais.
Bon, vous me remercierez pour ça plus tard, alors soyez attentifs. Voilà ce que s'est passé. Il était venu vers moi tout plein d'adrénaline et de force brute, et sa question "Qu'est-ce que tu regardes ?", comme toute question d'intimidation, était faite pour le placer clairement dans la position de l'agresseur.
Aucune réponse directe à cette question ne peut changer ça. Ma réponse amicale et confiante à propos des murs a un sens par elle-même, mais elle est totalement hors contexte. Ce type a dû se demander de quoi j'étais en train de parler, et en faisant ça, il est devenu extrêmement confus. Quand j'en ai rajouté une couche (en parlant de l'Espagne), il a cru qu'il pourrait trouver là-dedans quelque chose qui le sortirait de sa confusion, mais la clarification qu'il attendait n'a pas eu lieu. Il est devenu mal à l'aise, confus, et plus du tout sûr de lui. Il a vécu quelque chose comme une "chute d'adrénaline", qui l'a laissée totalement sans réaction.
Cet état d'égarement l'a aussi rendu fortement influençable. L'utilisation des techniques de désorientation, pour amplifier la réponse d'une personne à une suggestion, est un stratagème classique des bonimenteurs de talent. Jusqu'à ce que l'équilibre normal soit retrouvé, nous sommes plus ou moins entre les mains du manipulateur.
Mon plan, alors, était de rendre ce type influençable, pour que je puisse ensuite lui dire quelque chose comme :
- Tout va bien, je ne sais pas si vous saurez tout de suite si c'est votre pied droit ou votre pied gauche qui s'est scotché solidement au sol en premier, mais vous serez soulagé, après plusieurs minutes à essayer très fort de les décoller sans y parvenir, parce qu'ils finiront enfin par se détacher...
La présupposition que ses pieds étaient collés au sol aurait été comme une issue de secours au milieu de la confusion, et j'aurais pu m'en aller pendant qu'il luttait pour se libérer de lui-même.
Mais finalement, de tels atermoiements n'ont pas été nécessaires. Après lui avoir parlé des murs espagnols, j'ai ajouté : "Mais là, ils sont minuscules ! Regardez ceux-là !" Et j'ai montré du doigt un petit mur en briques, autour du jardin qui nous cotoyait. Il a regardé le mur, et cela m'a montré que j'avais pris le dessus. Il m'a regardé à nouveau, l'air assez effondré à présent, a laissé échapper un long "Et meeeeerde..." et, tout penaud, a secoué sa tête tristement.
A mon grand plaisir (et surprise), il a commencé à me raconter l'histoire de sa soirée. Il s'est assis sur le trottoir, désemparé et fatigué, et je me suis assis à côté de lui pour l'écouter un moment, lui offrant une oreille et un peu de compréhension. Quand je suis parti, il m'a remercié.
C'était un événement extraordinaire, et j'étais content que la technique, sympa en théorie, ait si bien fonctionné en pratique. Alors je vous l'offre, pour le jour où vous vous retrouverez vous-même en fâcheuse situation, en face d'un agresseur. Gardez-la dans un coin de votre tête.
03 décembre 2007
Sunday night fever
Le dimanche soir, c'est ce qu'il y a de pire. Une chose qui me taraude l'esprit par exemple, c'est cette impression d'un bouleversement imminent, d'une catastrophe inévitable vers laquelle je me dirige sans pouvoir rien faire. Je ne sais pas de quoi il pourrait s'agir, mais le dimanche soir ça enfle, comme une certitude mêlée de culpabilité, et c'est insupportable.
Pour me remercier de, je cite, ma gentillesse et ma disponibilité, la marque B. m'offre un cadeau (un peu particulier) d'une valeur de plus de 150 euros. J'étais très content sur le moment (et un peu fier aussi, gentillesse, disponibilité, ça fait toujours du bien à entendre), jusqu'à ce que plusieurs personnes me fassent comprendre qu'il n'y avait vraiment pas de quoi. Mais genre lol, quoi. Je ne sais pas ce qui me blesse le plus : l'idée de m'être enthousiasmé pour rien et d'être passé pour un simple d'esprit qui, bouche bée, regarde passer une libellule, ou l'idée que ce qui m'arrive de bien dans un boulot où je suis en général sous pression constante n'intéresse absolument personne. Sans doute plutôt la deuxième option. Pour le simple d'esprit, de toutes façons j'ai déjà fait pire.
En frappant très fort sur mon bureau tout à l'heure, parce que j'étais énervé, j'ai dû au minimum me fêler un truc dans la main gauche. Ca fait super mal. Oui oh, c'est pas très malin, merci, je vous ai pas attendus. Mais maintenant je ne peux plus trop faire jouer le poignet, et j'ai sans arrêt cette sensation de froid qu'on ressent juste avant les fourmis, dans un membre où le sang recommence à affluer.
Le monde entier me fait chier.
L'hiver dernier, quand je commençais à patauger dans la boue qui m'englue aujourd'hui jusqu'aux épaules, je me disais allez, tiens le coup, y'aura des soirs d'été. De longues soirées d'été, où l'air sent bon et où les hirondelles volent bas. Y'en a eu, mais je les ai pas vues passer, et elles n'ont rien eu de réconfortant, en fin de compte. Cette année, leur perspective ne me sert à rien.
Je me dis allez, tiens le coup, un jour les dimanches d'épouvante seront loins derrière. Bon, sauf que j'y crois pas une seconde.
Le monde entier me fait chier, je l'ai déjà dit ?
28 novembre 2007
Débilité congénitale
Les enfants, c'est ce qui s'appelle déconner à plein tube.
3h du mat, c'est malin tiens. Y'a un moyen d'arrêter le temps quelques heures ?
